

Le dieu germain Fro, un monolithe de grès de 60 cm de hauteur, piqueté à la pointe, figure jusqu'en juillet, avec une pièce romaine de l'atelier de Trèves, parmi les chefs-d'oeuvre archéologiques exposés au Palazzo Grassi de Venise (appartenant à François Pinault).
PAR NICOLAS ANDRÉ
nandre@lavoixdunord.fr PHOTO « LA VOIX »
« Arras a cette spécificité : avoir eu un sanctuaire germain dédié au dieu Fro, dieu de la fécondité, protecteur des récoltes. Il n'y a qu'un équivalent en Thuringe, à Oberdorla (Allemagne). Ce site se situait au-dessus de Nemetacum », rappelle l'archéologue Alain Jacques. Ce site exceptionnel était, hélas, construit en bois et n'aura laissé aucun vestige monumental. Ce qui explique qu'après une fouille minutieuse, le service archéologique ait approfondi, plus bas, ses recherches. « C'est sans doute la découverte la plus captivante que j'ai faite à Arras. Ce site témoigne d'un apport de population germanique, pas seulement des soldats, en Gaule romanisée. Ces gens ont amené leur culture et leur culte. » Entorse exceptionnelle consentie à la table des douze lois de Rome, les barbares de Nemetacum avaient le droit de pratiquer leur culte et de faire des sacrifices y compris humains (des ossements d'enfants et d'adultes ont été retrouvés sur le site) dans l'enceinte même de la cité réservée aux vivants. Ces concessions démontrent qu'à cette époque (dernier tiers du IVe siècle après Jésus-Christ), on avait vraiment besoin de ces Germains sur le territoire romain.
Sur le site, outre la statue du dieu Fro que les visiteurs du musée connaissent bien (une pierre de grès anthropomorphe, montrant l'un des dieux tutélaires germains avec Hodin et Thorr, et ses attributs phalliques), l'archéologue avait trouvé des restes de poteries, d'armes cassées ou liées entre elles, des ossements de cochons, de vaches, de chevaux et de chiens, qui auront permis de se faire une idée assez précise des rites consacrés à Fro, comme cette habitude de tourner les offrandes vers la terre qui était le domaine supposé du dieu.
Des comparaisons avec les recherches entreprises dans les pays nordiques et en Allemagne, notamment à Oberdorla, ont permis de trouver de nombreuses similitudes. « Il s'agit d'un des rares lieux de culte germanique connus en Europe. Cette découverte permet de d'éclairer la question de la germanisation des provinces septentrionales de l'Empire romain », évoque Alain Jacques. C'est l'importance de cette découverte qui a incité les organisateurs de cette exposition importante à choisir la statue de Fro et la pièce des ateliers de Trèves, deux pièces archéologiques de choix, qui nous éclairent sur la lente déliquescence de l'Empire romain au cours de la première moitié du premier millénaire. Les pièces déménageront ensuite vers Bohn (Allemagne) avec le reste de l'exposition. Elles seront de retour au musée des Beaux-Arts au début de l'année prochaine. On aura, d'ici là, appris à les regarder d'un autre oeil.
> « Rome et les barbares », édition Skira, 689 pages richement iconographiées comprenant de nombreux articles des meilleurs spécialistes.
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